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Sortie : 05/03/1996
Relié
Auteur : Franz Kafka
Ecole de Prague, Littérature allemande, Romans - 20e siècle, Romans classiques




"Le Procès" reste pour beaucoup l'oeuvre culte et radicale de Kafka ; "Le Château", pourtant, va encore plus en profondeur dans les impasses et les absurdités de la folie bureaucratique. Kafka y dilate en quelque sorte son procédé en lui conférant une troublante banalité humaine. Arendt parlait de la banalité du mal, Kafka démontre avec sa dernière grande oeuvre (inachevée) la banalité de l'absolutisme bureaucratique. C'est un texte encore plus formel que le Procès, presque conceptuel - ceux qui ont de mal avec Kafka ne pourront le terminer - sclérosé de bout en bout par des rapports absurdes entre les individus et des obsessions sans fin et sans véritable fondement qui nourrissent d'interminables dialogues de sourds.
Contrairement au K. du Procès, il est plus difficile de se prendre d'une totale empathie pour le K. du Château : plutôt que de chercher à se libérer du système (ne fût-ce que mentalement), il s'y enfonce volontairement. Obsédé par le sens du devoir - devoir absurde s'il en est -, par la nécessité aussi - et Max Brod ici a vu juste - de se trouver un sol, une patrie, une base identitaire, il fait de l'intégration son impératif catégorique. Mais c'est chercher une intégration dans un système désintégré - au sens humain s'entend - d'où la kafkaïenne absurdité : trouver du sens là où il n'y en a pas. Si K. se prend au piège organisationnel du Château, il se prend concomitamment à son propre piège éthique ; choix impossible, double impasse de la liberté et du devoir, cercle vicieux qui nouent ce drame inextricable.
J'ai par contre plus de mal avec les interprétations métaphysiques - et là , Brod, qui s'est souvent trompé sur Kafka, n'y dérogera pas - voyant dans le Château une symbolique de Dieu ou du Paradis inaccessible, interprétations dont on a submergé l'oeuvre de l'écrivain, au Procès en particulier. Il m'apparaît évident que Kafka est beaucoup encré dans le réel, il ne fait qu'en exprimer la substance profonde par le biais du fantastique. Le Château devient alors, bien sûr, l'allégorie de l'Administration, terme polysémique qui englobe un sens plus large, universel : celui du Lieu secret, presque irréel, sublimation de fantasmes et d'interrogations, horizon infranchissable où des hommes seuls face au Néant se sont volontairement arrachés du sort commun pour rejoindre une sombre caste faite de distance, de rapports de pouvoirs, et d'arcanes silencieuses. Et le sombre rayonnement du Château - c'est ce qui est encore plus terrifiant - envahit tout le territoire, gangrène toutes les consciences, même les plus humbles.
Très inspiré de sa propre vie, "Le Château", texte difficile et quasi impossible à analyser dans le détail, représente la méthode Kafka poussée jusqu'à sa plus vertigineuse extrémité. Grandiose et prophétique.
Pour beaucoup, c'est Le Procès, Das Process, qui est le chef d'oeuvre de Kafka. Je trouve pour ma part que Le Château a un supplément d'âme, peut-être parce qu'on ressent dans le personnage de l'harpenteur, ce qu'a pu être la trajectoire de vie, notamment amoureuse de Kafka.
Kafka avait entamé Le chateau en 1912, mais ce n'est qu'en 1922 qu'il reprend cette oeuvre qui restera inachevée car il manquera de courage à cause de la tuberculose qui le ronge, pour le conclure. La parution sera donc posthume alors que Kafka avait demandé à son exécuteur testamentaire de brûler l'ensemble de son oeuvre à sa mort. Kafka a mis beaucoup de sa relation entre 1920 et 1921 avec Milena Jensenska, journaliste tchèque et complice intellectuelle avec qui il vécut une passion épistolaire. Dans le Château, on lit en filigrane leur amour vain, mais aussi l'attachement inexorable de Kafka à sa ville natale, Prague dominée par son imposant château qui ne va pas sans l'inspirer pour réaliser son château personnel si oppressant et aux allures de forteresse ...
L'histoire est étrange, irréelle et parfois même surréaliste comme pour toutes les oeuvres teintées d'un esprit fantastique envoutant. L'intrigue semble à la fois basique et déstabilisante ce qui rappelle combien les contradictions de Kafka sont riches de sens, mais elle est de bout en bout captivante surtout quand on découvre le héros se démenant en vain contre tout un ensemble d'incompréhensions qui semblent infranchissables. On suit un harpenteur K, qui souhaite rencontrer le chatelain suite à une lettre qu'il affirme avoir reçue, mais face aux employés du chateau, il se heurte au rejet et au refus de compréhension. K, personnage simplement déterminé par une initiale comme souvent chez Kafka, va servir à mettre en lumière les grands éléments qui hantent l'auteur et notamment sa détestation de l'administration.
On retrouve sinon tous les thèmes chers à Kafka : l'administration et la tyrannie de la bureaucratie qui anéantit la liberté humaine, l'opression des systèmes, la folie de certains hommes, l'acharnement absurde et toutes les dimensions de l'Absurde dont Kafka est sans nul doute l'inventeur, bien avant Camus qui lui reconnaîtra ses apports...
Si vous marchez seul a Prague un soir d'hiver depuis Vaclavski Namesti vers la ville haute en passant par le pont Charles, vous pourrez retrouver l'ambiance du "Chateau" de Kafka.
Ce livre m'a marque au point que je l'ai lu deux fois a 5 ans d'ecart. Je pense le relire encore.
Kafka a travaille dans sa jeunesesse chez l'assureur Generali a Prague. On dit que cette societe puissante et discrete dont le siege est a Trieste (originalement Venise si je ne me trompe pas) a beaucoup inspire Kafka.
Ce livre vous apaisera si vous vous prenez de l'aimez.