
Editions Gallimard - Editions Gallimard
Sortie : 07/02/2008
Broché
Auteur : Annie Ernaux
Littérature française




Voici peut-être le travail d'une vie, le résultat de notes amoncelées au fil des années, la réalisation d'un projet qui semblerait pharaonïque à n'importe qui et un récit qu'Annie Ernaux nous livre ici pourtant sans faute de rythme, comme un cadeau, d'une douceur et d'une légèreté surprenante. Le "nous" devient "on", nous englobe, et le "je" est mis en retrait dans un "elle" derrière lequel on devine aisément l'auteure, dont on connaissait déjà des fragments de vie (La place, L'usage de la photo). Des années 50 à nos jours, Annie Ernaux parle d'elle, de son histoire personnelle, de ses parents, de ses enfants, de ses amants, et du monde, un monde vu par le petit bout de la lorgnette, mais un monde réel dans lequel nous avons vécu nous aussi. On se dit sans cesse, au fil de notre lecture "Ah oui c'est vrai", et on se surprend à sourire de nos paroles, à se souvenir des objets à présent délaissés du quotidien, à adhérer (ou pas) aux réflexions de la romancière sur les évènements de l'actualité. Un exercice de style magistral, un défi relevé avec talent et un moment de lecture dont j'aimerais goûter la saveur plus souvent !!!
A la lecture de ce livre, j'ai dans un premier temps été quelque peu déroutée par le style, assez froid et impersonnel, tellement différent de celui habituel dans les romans d'Annie Ernaux. Mais il s'agit ici pour l'auteur non de parler de sa propre vie, mais bien plutôt de s'en servir comme toile de fond pour nous livrer un témoignage partagé sur la société et ses évolutions depuis l'après-guerre.
Je ne m'y suis pas reconnue, ça n'est pas ma génération, mais j'ai pris ce livre comme un documentaire intéressant et intelligent sur l'histoire récente et la vie en général. Un très bon livre, même si son côté "catalogue" peut irriter un peu par moment.
Le livre largement autobiographique est, selon les propres dires de l'auteure, le fruit de nombreuses années d'écriture impliquant des milliers de notes biographiques qu'elle a consignées dans une sorte de journal dans l'attente de trouver LA forme idéale qui serait «un récit glissant, dans un imparfait continu, absolu, dévorant le présent au fur et à mesure. Une coulée suspendue, cependant, à intervalles réguliers par des photos et des séquences de films qui saisiront les formes corporelles et les positions sociales successives de son être constituant des arrêts sur mémoire »
À mon sens, son choix de aucun «je» dans ce qu'elle voit comme une sorte d'autobiographie impersonnelle, mais «on» et «nous» comme si, à son tour, elle faisait le récit des jours d'avant conduit à une vraie réussite tout à son honneur rendant l'ensemble beaucoup moins nombriliste et pour le moins plus original que bien d'autres ouvrages du même genre.
Bien qu'une vingtaine d'années nous séparent, l'auteure et moi, il est assez surprenant de me retrouver avec autant de précision et de similitudes dans sa mémoire personnelle et ses ressentis du monde qui l'entoure, qui nous entoure.
J'ai donc parcouru ces soixante dernières années en accord parfait avec l'auteure, suivant l'évolution sociale marquée de petits et grands événements (pas toujours des plus réjouissants) en harmonie avec ses diverses interprétations. Loin d'être un ouvrage nostalgique d'un «bon vieux temps» à jamais révolu, force est de reconnaître néanmoins que les vingt dernières années laissent plutôt place à un sentiment dénué d'orientations, de convictions et ainsi d'espoir
J'ai aussi noté une phrase représentative de cette dernière décennie et qui me met largement mal à l'aise tant elle se vérifie inexorablement au quotidien : «Il y avait de nouveau une envie de servitude et d'obéissance à un chef.» Évidemment cette constatation met bien à mal les convictions de l'auteure, militante de la liberté individuelle qu'elle revendiquait avec bien d'autres en 68.