
Ecm - Ecm
Enrico Rava
Sortie : 05/11/2007
CD audio
Modern Creative, Continental Jazz, Compilation Jazz
1. Estate
2. The Third Man
3. Sun Bay
4. Retrato Em Branco Y Preto
5. Birth Of A Butterfly
6. Cumpari
7. Sweet Light
8. Santa Teresa
9. Felipe
10. In Search Of Time
11. Retrato Em Branco Y Preto, Var.
12. Birth Of A Butterfly, Var.




Dans la lignée de ses affinités récurrentes pour le 7ième Art, ECM publie ce nouvel opus signé Enrico Rava et Stefano Bollani, et intitulé "The Third Man" - un clin d'oeil au chef d'oeuvre éponyme de Carol Reed (1949).
De même que le "Nostalghia" de François Couturier a pour vocation de retranscrire les atmosphères sereines et embuées du monde cinématographique de Tarkovsky, mais sans pour autant puiser la matière musicale dans les bandes son, ainsi le projet du duo Rava - Bollani gravite autour de l'exploration du mystérieux Third Man. C'est du moins le cas de la plage 2 qui prête son titre à l'ensemble - pochette de couverture comprise.
Enrico Rava, trompettiste vétéran, dont le lyrisme a largement contribué à étendre la carte du Jazz jusqu'en Europe, et son jeune compatriote Stefano Bollani, entré sans transition dans la cour des grands pianistes de jazz par le biais d'un premier album (Piano Solo) incendiaire, s'accordent ici pour improviser en duo, en alternant les rôles du soliste et de l'accompagnateur. Merveilles de l'Alchimie. Bravant les barrières des générations et se suffisant à eux-mêmes, les deux artistes ne semblent nullement se soucier de l'absence de la contrebasse, et moins encore de celle des percussions. Bien au contraire, la plénitude de leur duo est telle, que le moindre supplément n'aurait été qu'ingérence dans l'intimité essentielle de leur discours. De toute façon le pianiste se charge d'apporter le soutien nécessaire quand et si besoin est, comme dans la longue introduction de Sweet Light (plage 7).
C'est dans Cumpari (plage 6) que Bollani va déployer ses ailes, et donner son élan à une épreuve de force d'une virtuosité quasi lisztienne. Par ailleurs, Retrato Em Branco... d'Antonio Carlos Jobim (plage 4) dont une variation est reprise (plage 11), ainsi que deux standards du folklore italien vont pointer le bout du nez, mais pour disparaître aussitôt, et se perdre dans les méandres d'une improvisation subversive, à la fois mûre et géniale.
Pour finir, on s'evertuera à tenter de spéculer sur la révélation du Troisième Homme de ce duo mais en vain, puisqu'il n'est autre que chacun de soi, de nous, assis dans le "rôle" anonyme de celui écoute. Cela me semble évident.
Du temps, dans tous les sens du terme. Il faut beaucoup de temps pour apprécier cet album. Je crains même que mes propres mots soient teintés de maladresse. Car avant d'écrire sur cette musique, il faut l'avoir écoutée quasi-religieusement. Un sentiment d'inutilité m'habite presque en écrivant ces lignes. Ce n'est pas par paresse ou par fausse modestie que je dis cela mais parce que la trompette de Rava associée au piano de Bollani dépasse ici les mots. D'où ce titre énigmatique : "The Third Man" ("le troisième homme", comme un clin d'oeil au film de Carol Reed avec Orson Welles). En fait, le troisième homme, c'est Manfred Eicher, le patron du label prestigieux ECM. Une carrière de près de quarante ans (le premier disque était sorti en 1970 : Mal Waldron - Free At Last). Sur The Third Man, la photographie de la pochette est magnifique. Tandis que nos deux musiciens dévisent, on peut apercevoir au coin inférieur gauche, les pieds d'un troisième homme, le producteur "visiblement". Cette musique se situe loin des modes actuelles, loin du "bruit" dévastateur, loin du qu'en dira-t-on. Ce disque dit tout simplement l'essentiel. Nos deux compères avaient déjà enregistré un duo chez label bleu, y a quelques années : Montreal Diary / B. Cinq ans plus tard, ils retentent l'expérience, avec plus d'intuition et plus d'économie de moyen. Belle et atemporelle, cette musique parle d'elle même. C'est le summum du raffinement et de l'élégance. Alors, y a-t-il ou non prise de risque ? La réponse est oui. Car sans le filet de la contrebasse et de la batterie, le dialogue semble ici tenir de l'équilibre de trapeziste. Stefano Bolani ne se contente pas d'échanger, il improvise des lignes ahurissantes comme sur "Sun Bay". Sa sensibilité et ses idées sur "Retrato Em Branco Y Preto" relèvent de la gageur. Je pourrais donner maints autres exemples. Quant à Enrico Rava, la réverbération de sa trompette est unique. Un son entre Miles et Chet, mais un son avant tout identifiable. Celui des grands. Musique "quasi-aristocratique" dans le sens où celle-ci ne supporte pas l'absence de rigueur (l'improvisation est à ce point écrite et réfléchie), "The Third Man" semble être un hommage très personnel au son que constituent les disques ECM. Mais au delà de la forme, au delà de l'esthétique du label, il y a, dans ce disque, "le fond", la Musique avec un grand M. Un disque rare.