
EMI - EMI
Pink Floyd
Sortie : 23/10/1994
CD audio
Prog-Rock/Art Rock, Psychedelic, Album Rock, British Psychedelia, Variété / Pop International




Si la plupart des albums de Pink Floyd ont une esthétique somme toute assez franche et aisée à cerner, à laquelle on s'abandonne sans réserve, Atom Heart Mother a une beauté des plus complexes à saisir. Cette oeuvre est vivante plus que toute autre, et cela on le ressent rien qu'en fixant la pochette, que personnellement je trouve très déroutante. Elle inspire réflexion, et même une certaine culpabilité. Et donc, ce qui rend cet album si charismatique, c'est peut-être l'effacement de l'homme derrière des forces qui le dépassent. Ici, pas de psychose, pas de maux politiques, pas de crise de l'individu, rien de ces banales névroses auxquelles finalement on aime d'habitude se raccrocher.
Cet album, c'est peut-être le conte d'un paradis réaliste, et l'idée fédératrice, celle que la nature a son cours, que nous ne pouvons que vainement tenter de maîtriser. L'album, qui n'a pas de réelle unicité, est à l'image du regard de l'animal qui en garde le secret, et semble nous demander avec dédain pourquoi nous voulons sans cesse mettre toujours pus d'ordre partout, pourquoi nous courons sans cesse après des choses absurdes... en même temps qu'il nous invite à le suivre.
Les hasards de la vie ont fait que j'étais resté près de trente ans sans réécouter ce chef d'oeuvre... Quelle vie gâchée! Je crois qu'on s'enferme dans un débat un peu verbal quand on accole à ce titre l'étiquette de "psychédélique", compliment empoisonné le plus souvent. La "soul music" n'est pour les Floyd qu'un terreau, une base de départ. Planera qui voudra, moi ce CD me fait penser à Joyce, que je découvrais d'ailleurs à la même époque: même féroce nostalgie, même rage de l'expression, absence superbe et délibérée de tout "message", c'est le lyrisme à l'état pur, induit à partir des bruits les plus banals de la vie quotidienne et organisé autour de la recherche d'un sens qui se dérobe... Jamais les Floyd ne cèdent à la tentation de la virtuosité pour la virtuosité, ni à celle de l'emphase. Je crois qu'il faut prendre très au sérieux le titre, qui suggère la recherche d'une sorte de matrice originelle dont tous nos rêves et de tous nos fantasmes, ou du moins beaucoup d'entre eux, seraient issus. Confrontés au vertige de la régression, les Floyd s'en sortent brillamment, grâce à leur umpressionnante palette de moyens musicaux, leur capacité de distanciation et aussi cette pointe d'humour qui est comme leur marque de fabrique. Vraiment un sommet.